Relire Charlotte de David Foenkinos et pleurer à nouveau

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Relire Charlotte.

Redécouvrir cette incroyable destinée et se souvenir de cet engouement intense éprouvé deux ans plus tôt lorsque le roman biographique de David Foenkinos s’est dévoilé à moi pour la première fois. Quand on lit Charlotte, on découvre une existence broyée par l’hérédité et par l’Histoire. Mais pour comprendre Charlotte Salomon, talentueuse peintre allemande, il faut comprendre qu’il existe une première Charlotte qui met fin à sa vie et qui ne laisse que peu de chance à la deuxième qui portera comme un fardeau ce prénom. Presque tous les êtres qui entourent la Charlotte, qui nous intéresse, vont faire le choix de la mort. Malgré les difficultés, elle, elle penchera hésitante vers la vie mais c’est le monde qui lui imposera une funeste fin. Elle est juive et vit à Berlin alors que la haine régit l’Allemagne. Après avoir vécu un amour qui influencera fortement ses dessins, elle est contrainte de trouver refuge dans le sud de la France auprès de ses grands-parents où elle pense échapper au nazisme et à sa bestialité. Quelques temps avant d’être arrêtée, elle remet ses esquisses à son médecin et lui déclare :  » C’est toute ma vie ». Elle meurt, gazée, enceinte de 5 mois. 

Le fond et la forme. La formule est célèbre. Alors que dire de la forme de ce roman ? Elle a été décriée par bon nombre de critiques littéraires mais personnellement je suis très sensible à la typographie choisie par David Foenkinos. Le retour fréquent à la ligne accentue la poésie de la narration. Il l’intensifie. Notre regard s’arrête sur la phrase, sur le mot qui constitue le vers. Nous n’avons pas d’autres choix que de marquer des pauses dans notre lecture, de prendre pleinement conscience du sens des mots, de leurs sous-entendus, de leurs forces. Le fond rejoint la forme. Quelle vie que celle de Charlotte ! Tragique sans conteste. Poursuivie par un fatum irrémédiable. On ne cesse d’espérer que la fureur d’Hitler ne pourra atteindre et engloutir Charlotte. Mais l’horreur gagne le roman et le monde. 

 

La file avance lentement.

Que faut-il dire ?

Quelles sont les bonnes réponses ?

Charlotte veut expliquer que c’est une erreur.

Elle n’est pas juive.

Cela se voit qu’elle n’est pas juive.

Et puis, elle est enceinte de cinq mois.

Il faut qu’elle se repose dans une clinique.

Ils ne vont pas la laisser comme ça.

C’est à son tour, maintenant.

Finalement, elle ne dit rien.

Un homme lui parle sans même la regarder.

Il lui demande son nom et son prénom.

Sa date de naissance.

Puis, il lui demande ce qu’elle fait comme travail.

Elle répond : dessinatrice.

Il lève alors les yeux, avec mépris.

C’est quoi, dessinatrice ?

Je suis peintre, dit-elle.

En la fixant, il remarque enfin qu’elle est enceinte.

Il lui demande si elle attend un bébé.

Elle hoche la tête.

L’homme n’est ni aimable ni désagréable.

Il prend note de l’information avec banalité.

Et tamponne brutalement sa fiche.

Il indique ensuite à Charlotte le groupe qu’elle doit rejoindre.

Un groupe avec de nombreuses femmes, essentiellement.

Elle avance doucement avec sa valise.

En jetant régulièrement des regards vers Alexander.

C’est à son tour maintenant.

Cela dure moins longtemps.

On lui dit de rejoindre un groupe à l’opposé de celui de sa femme.

Il la cherche du regard en marchant.

Quand il la voit, il lui adresse un petit signe de la main.

Quelques mètres plus tard, il est avalé par la brume.

Charlotte le perd.

Moins de trois mois plus tard, il mourra d’épuisement.

13

Sur le bâtiment, on peut lire qu’on va prendre une douche.

Avant de pénétrer dans les bains, chacun se déshabille.

Il faut mettre ses vêtements sur un crochet.

Une gardienne s’époumone.

Surtout, retenez bien le numéro de votre porte-manteau.

Les femmes mémorisent ce numéro ultime.

Et entrent dans l’immense salle.

Certaines se tiennent la main.

On ferme alors les portes à double tour, comme dans une prison.

La nudité sous une lumière glacée creuse les corps.

On remarque Charlotte avec son ventre.

Au milieu des autres, elle ne bouge pas.

Elle semble s’extraire du moment.

Pour être là.

Relire Charlotte de David Foenkinos et pleurer à nouveau. 

6 commentaires sur « Relire Charlotte de David Foenkinos et pleurer à nouveau »

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